Scenario 2020 : un monde nouveau

Chine, 2020. Jun Yang, paisible retraité, habite un village qui n’est desservi par le réseau électrique que depuis quelques années. Pour l’aider à comprendre d’où provient cette énergie qui a changé sa vie, son neveu l’a invité à visiter son lieu de travail : le ministère de l’Énergie. Il relate sa journée dans une lettre adressée à son ami Wan

un monde nouveau

Wan, mon vieil ami, te souviens-tu de la vie que nous menions il y a encore quelques années, lorsque notre village était l’un des derniers de Chine à vivre sans électricité ? Cela avait au moins le mérite de susciter un certain esprit de communauté, qui a malheureusement disparu aujourd’hui. Mais globalement, il faut bien l’avouer, il s’agissait d’une époque plutôt sombre, au sens propre comme au figuré ! La lueur faiblarde de ta lampe à pétrole ne suffisait pas à sauver nos parties de mahjong, systématiquement interrompues par le crépuscule. Je me suis laissé dire qu’au fond, cela t’était égal : tu détestais tellement perdre ! C’est sans doute aussi pour cette raison que tu t’es acheté un téléviseur dès que l’électricité est arrivée.

Depuis, tu ne joues plus au mah-jong et passes tes soirées devant cet objet, à contempler un monde que tu ne comprends pas vraiment.

Je tiens à comprendre cette chose qui a tant bouleversé notre petit univers. Tu dois certainement te rappeler mon neveu Li, qui poursuit une brillante carrière au ministère de l’Énergie ? Un garçon très moderne, qui a donné à ma femme un tas d’appareils électroménagers – depuis, elle a beaucoup plus de temps libre, ce qui complique passablement ma vie… Li m’a proposé de visiter le nouveau bâtiment administratif du ministère, et j’ai accepté avec joie. Il pensait que cette expérience m’aiderait à élargir mes horizons… Et maintenant, crois-moi, je n’en vois plus les limites !

Tout a commencé ce matin, lorsque je suis arrivé à la gare. Li m’a envoyé une voiture pour me conduire à lui. Quand le véhicule est apparu au coin de la rue, un détail m’a intrigué : on n’entendait pas le moteur ! Le chauffeur a eu l’air amusé quand je lui ai demandé s’il y avait un problème, puis il m’a tout expliqué : c’était une voiture hybride, principalement électrique, ne faisant appel à son petit moteur à combustion qu’en cas d’épuisement des batteries lithium-ion. Elle se recharge sur une simple prise murale ! En arrivant au ministère, il a garé le véhicule dans un parking au toit équipé de panneaux solaires. La voiture s’est automatiquement connectée à l’alimentation, auprès d’autres véhicules en train de faire le plein d’énergie solaire. D’après le chauffeur, ces modèles ne génèrent pas la moindre émission de CO2 !

Me voyant perdu dans le gigantesque hall d’entrée, une sympathique réceptionniste m’a conduit jusqu’à un ascenseur de verre et m’a indiqué que mon neveu m’attendait au 40e étage. Elle a appuyé sur un bouton… Et j’ai été propulsé avec une puissance telle que j’ai cru ma dernière heure venue ! Sous mes pieds, la terre rapetissait à une vitesse folle. J’ai même dû fermer les yeux. Lorsque je les ai rouverts, j’étais dans un état de fébrilité avancée et Li se tenait face à moi, tout sourire. « Bienvenue au centre de gestion énergétique, oncle Jun », m’a-t-il dit en m’entraînant vers une pièce dotée d’une immense baie vitrée.

« D’ici, nous disposons en permanence d’un aperçu de la situation énergétique du pays. Il y a 10 ans, la Chine a dérobé aux États-Unis le triste record de plus gros émetteur de CO2. Nous avons donc dû accentuer nos efforts en faveur de l’environnement. Aujourd’hui, la majeure partie de notre énergie est produite de manière écologique », m’a expliqué Li avec fierté en pointant les nombreuses éoliennes sur l’horizon. « Et grâce à des prévisions météo actualisées en continu et transmises par Internet, nous sommes en mesure d’anticiper la production de chacune de ces installations ».

Soudain, un message est apparu sur la fenêtre : on l’aurait dit écrit de la main d’un fantôme. « Une tempête va traverser notre région. Notre système d’alerte nous recommande de désactiver les installations risquant d’être affectées afin de ne pas surcharger les réseaux ». Un instant plus tard, j’ai ressenti une agréable chaleur, et une lumière a envahi la pièce – un peu comme quand je viens de boire un bon verre de vin de prune chez toi, mon cher Wan ! Mais Li m’a assuré que cette fois, le responsable était le système de gestion technique du bâtiment, qui est également relié à un centre de prévisions météorologiques et ajuste la température et la luminosité en fonction des informations qu’il reçoit. Le bâtiment ne comporte aucune ampoule, seulement des LED à haut rendement. Ces mesures réduisent considérablement la consommation d’énergie et les émissions de CO2.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la gigantesque centrale électrique à charbon à proximité du bâtiment émet moins de CO2 que les vieux poêles de notre village. Mon neveu m’a expliqué qu’il s’agit d’une CCGI, une centrale qui ne brûle pas directement le charbon, mais le transforme en un gaz hydrogéné alimentant ensuite une turbine. Au cours de ce processus, le CO2 est extrait, envoyé dans des pipelines, puis pompé en direction du sous-sol. Li m’a certifié qu’on pouvait le piéger là, en profondeur, dans d’anciens réservoirs de gaz naturel, pendant des milliers d’années !

Li a dû remarquer mon air sceptique car il a posé sa main sur mon bras et ajouté : « Crois moi, c’est vrai ! De plus, nous construisons actuellement des éoliennes flottantes implantables en haute mer et des centrales qui n’exigent pas de charbon, mais utilisent l’énergie des vagues ». Complètement fou, tu ne trouves pas ? Tout ça pour faire fonctionner ta télé et la machine à laver de ma femme !

Lorsque nous étions sur le point de nous séparer, mon neveu m’a fait un cadeau inattendu : une version électronique du mahjong, qui permet de jouer seul. Le hic, c’est que je n’ai pas d’ordinateur. En revanche, il est possible de jouer sur un téléviseur. Alors Wan, mon vieil ami... Quels sont tes projets pour dimanche soir ?

Florian Martini