Interview avec Hans Joachin Schnellnhuber : pourquoi réduire les émissions de CO2 de moitié d’ici 2050

Hans Joachim Schellnhuber dirige l’Institut de recherche sur le climat (PIK) de Potsdam. Il a été l’un des premiers chercheurs à étudier les conséquences du changement climatique. Ce physicien fut également Directeur de recherche au Tyndall Centre for Climate Change de Norwich (RU) de 2001à 2005. La qualité exceptionnelle de son travail a été officiellement reconnue par la reine Elisabeth II qui l’a fait « Honorary Commander of the Most Excellent Order of the British Empire» (CBE). La Chancelière allemande Angela Merkel vient de le nommer Conseiller du gouvernement fédéral pour les questions climatiques pendant la présidence de l’Allemagne au Conseil de l’Union européenne et à la conférence du G8.

Dans son rapport, l’économiste britannique Nicholas Stern indique que l’économie mondiale est en danger. Il explique que la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère doit rester inférieure à 550 parties par million (ppm) pour que le réchauffement de la planète se limite à 2-3°C. Êtes-vous d’accord ?

Hans Joachim Schellnhuber (H.J.S.) : 2-3°, ça ne paraît pas énorme, et pourtant ça l’est. Imaginez qu’il a fallu une hausse de température de seulement 5° après la dernière période glaciaire pour arriver à la période tempérée actuelle ! Mais permettez-moi de commenter le contenu du rapport de Nicholas Stern. Même si nous maintenons une concentration de 550 ppm, il existera toujours 90% de probabilité que le réchauffement de la planète dépasse 2°. C’est très inquiétant. Je serais plus sévère que Nicholas Stern en avançant un seuil de 450 ppm. Nous aurions ainsi 50% de probabilité que le réchauffement se limite à 2°, bien que ce ne soit pas vraiment rassurant non plus. En fait, pour être certain de ne pas dépasser ces 2°, il faudrait que les émissions soient inférieures à 400 ppm à long terme.

Pourquoi 2° ? S’agit-il du point de non retour dans la maîtrise du réchauffement climatique ?

H.J.S. : Si nous dépassons cette limite, les conséquences pourraient s’avérer rapidement incontrôlables. La température augmenterait en un siècle dans une proportion jamais connue depuis 20 millions d’années. La Terre serait alors confrontée à un phénomène sans précédent.

Un réchauffement climatique nettement supérieur à 2° aurait-il un impact vraiment dramatique ?

H.J.S. : Sans conteste. La banquise de l’Arctique et du Groenland fondrait totalement, et celle de l’Antarctique en partie, ce qui provoquerait à long terme une hausse exceptionnelle du niveau des mers. Nous serions forcés de fuir les régions côtières et donc de repenser notre civilisation. Le transfert direct du CO2 de l’atmosphère rendrait les océans plus acides, obligeant la vie marine à s’adapter. L’atmosphère serait davantage chargée en vapeur et énergie, déclenchant des tempêtes de plus en plus violentes. Sans oublier que la variation de la configuration des précipitations deviendrait extrême. Les pluies seraient encore plus rares dans les régions déjà arides, et inversement. L’une des conséquences de ce phénomène serait l’accroissement de la désertification. Enfin, la différence de température accrue entre la terre et la mer pourrait déclencher des moussons en Europe.

Combien faudrait-il dépenser pour ne pas dépasser la limite des 2° ?

H.J.S. : Selon Nicholas Stern, nous devrions investir environ 1% du PIB mondial pour limiter le réchauffement de la planète à 2-3°. Son rapport s’appuie principalement sur des modèles de calcul établis par notre Institut dans le cadre d’un projet comparatif international. Nous avons adopté de nouvelles méthodes d’analyse économique car les précédentes études sur les coûts de la protection de l’atmosphère, provenant généralement des États-Unis, étaient fondées sur de fausses hypothèses. Elles tenaient à peine compte des avancées technologiques en matière d’utilisation de sources d’énergie écologiques, d’où un résultat anormalement élevé. Nos études indiquent que le coût du respect de la limite de 2° est inférieur à 1% de la production économique mondiale. Nicholas Stern s’est octroyé une marge de sécurité, rendant ses calculs plus pessimistes que les nôtres.

Et quel serait le coût d’un immobilisme total ?

H.J.S. : Au moins dix fois supérieur au coût de la protection de l’atmosphère, c’est-à-dire entre 10 et 20 % du PIB mondial.

Quelles mesures concrètes pouvons-nous prendre ?

H.J.S. : Le système énergétique mondial doit avant tout se délester de son carbone, ce qui signifie que nous devons commencer par préserver l’énergie en l’exploitant plus efficacement et augmenter sensiblement l’usage des sources renouvelables, telles que les énergies éolienne, solaire et géothermique, ainsi que la biomasse. La méthode la plus économique reste de loin une consommation moindre d’énergie. La ville anglaise de Woking, par exemple, a réduit ses émissions de CO2 de près de 80% ces dix dernières années, ce qui lui a permis de réaliser de substantielles économies. Dans ce domaine, les possibilités sont immenses : isolation thermique des bâtiments, éclairages à économie d’énergie, véhicules basse consommation, etc. Le développement de sources d’énergie renouvelables est plus coûteux, mais il s’avère indispensable à long terme.

Mieux utiliser l’énergie et privilégier les énergies renouvelables, est-ce suffisant ?

H.J.S. : Pas en soi. Nous allons surtout devoir séquestrer le carbone. Ainsi, lors de la combustion du carbone, le CO2 doit être capté et non rejeté dans l’atmosphère. Les usines de biomasse contribuent à réduire sensiblement la quantité de carbone dans l’atmosphère. Par ailleurs, la durée de vie des centrales nucléaires pourrait être prolongée car leurs dangers inhérents sont faibles par rapport à ceux du réchauffement climatique. Toutefois, leur contribution dans la production électrique ne peut être augmentée sans que l’industrie ne soit contrainte de retraiter le plutonium – ou que des milliers d’autres centrales ne soient construites. Pour moi, les bénéfices tirés de l’extension de l’exploitation des centrales nucléaires existantes doivent contribuer au développement de sources d’énergie alternatives.

L’industrie va-t-elle coopérer à cette réorientation du système énergétique mondial ?

H.J.S. : Oui, si les conditions sont réunies. Les Gouvernements doivent définir des directives et des objectifs. Il est logique que les pays établissent leur propre calendrier, puis associent leur travail pour créer un projet global. Nous devons nous rendre à l’évidence : d’ici 2050, il nous faudra diminuer de moitié les émissions de CO2 dans le monde par rapport aux niveaux de 1990. Les pays industriels doivent réduire les émissions de carbone de 60 à 80% car ils ont produit bien plus de CO2 que les pays en voie de développement.

Le système de quotas d’émissions est-il efficace ?

H.J.S. : Oui, si les conditions sont réunies. Les Gouvernements doivent définir des directives et des objectifs. Il est logique que les pays établissent leur propre calendrier, puis associent leur travail pour créer un projet global. Nous devons nous rendre à l’évidence : d’ici 2050, il nous faudra diminuer de moitié les émissions de CO2 dans le monde par rapport aux niveaux de 1990. Les pays industriels doivent réduire les émissions de carbone de 60 à 80% car ils ont produit bien plus de CO2 que les pays en voie de développement.

Qu’est-il prévu à court terme ?

H.J.S. : 2007 et 2008 sont des années décisives car il va falloir conclure un accord dans la lignée de celui de Kyoto. Ensuite, dans les 5 à 10 ans, d’importantes décisions devront être prises quant à la modernisation de bon nombre de centrales électriques.

Que fait un groupe international comme Siemens face à ce défi climatique ?

H.J.S. : Les entreprises allemandes ont la capacité d’affronter le changement climatique. Notre industrie peut être le moteur d’une nouvelle révolution industrielle, et même en tirer des bénéfices, dans le but de parvenir à une société sans émissions. Investir maintenant, c’est pouvoir proposer sa technologie aux principaux marchés d’avenir, tels que la Chine et l’Inde.

Quelle est la place des États-Unis dans ce processus ? Pensez-vous qu’ils envisageront de maîtriser leurs émissions à effet de serre avant qu’il ne soit trop tard ?

H.J.S. : Les pays tels que l’Inde et la Chine, qui affichent une consommation croissante d’énergie, continueront à pointer du doigt les États-Unis tant qu’ils ne parviendront pas à réduire leurs émissions, mais je suis confiant. Je pense que la politique américaine va changer après l’élection présidentielle de 2008. Ils ne ratifieront probablement pas le protocole de Kyoto, mais ils pourraient se fixer des objectifs semblables et suivre l’évolution de l’Europe dans ce domaine. Ici, nombreux sont ceux qui ne voulaient pas admettre les dangers du réchauffement et qui pensaient que l’échéance fatidique n’était pas pour demain. Aujourd’hui, je perçois un intérêt grandissant des milieux politiques et des affaires.

Le rapport de Nicholas Stern a-t-il suscité un profond changement d’opinion ?

H.J.S. : Je crois que les nombreuses mises en garde des scientifiques ont fait fléchir les derniers sceptiques quant au réchauffement de la planète. Nicholas Stern a réussi à faire tomber les derniers murs de résistance en exposant les faits et en estimant leur impact économique. Ses arguments auront énormément de poids parce que ce sont les facteurs économiques qui intéressent les hommes politiques.

Interview réalisée par Jeanne Rubner