Scénario 2015 : un conseil piquant

Munich, 2015. Julien doit improviser un dîner car sa femme va rentrer avec une invitée de dernière minute. Seule sa communauté de cuisiniers peut le sauver.


«Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour dîner ? » demande Julien à sa femme avant de lui envoyer un baiser. « Ne me distrais pas, je conduis ! » répond Catherine en lui faisant un clin d’oeil. « Je n’ai pas très faim, prépare ce que tu veux. Je suis en route. D’après mon navigateur, je serai là dans 20 minutes ». « Tu veux regarder un film après manger ? » 

« Bonne idée ! Tu peux utiliser l’abonnement au nouveau service de location. Tu sais ? Celui qui propose automatiquement des films susceptibles de nous plaire… Choisis une comédie romantique, d’accord ? À tout de suite, je t’aime ! »

Le visage de Julien disparaît de l’affichage du pare-brise de Catherine, remplacé par les données du système de navigation et les instructions de conduite. Catherine est médecin. Elle a monté un cabinet-conseil spécialisé dans la mise en réseau de bases de données relatives à la santé. Sa clientèle s’étend des grandes cliniques aux petits centres médicaux. Depuis ses études de médecine, il y a 20 ans, la profession a radicalement changé. Aujourd’hui, la santé est un secteur qui compte moins de médecins que de biotechnologues, informaticiens et développeurs logiciels. Cela semble compliqué, mais grâce au diagnostic et au traitement intégrés, les choses sont beaucoup plus simples qu’auparavant.

Les informations sur le patient, ses antécédents médicaux et, plus important, des cas similaires rendus anonymes, sont désormais accessibles à toutes les personnes concernées, ce qui facilite la tâche des médecins. Ces derniers peuvent établir les diagnostics plus rapidement, notamment à l’aide de bases de données génétiques et protéiques, et choisir le traitement le mieux adapté au patient. Catherine aide les établissements de santé à intégrer les technologies de l’information dans leurs processus de travail quotidiens. Aujourd’hui, elle a mis à jour les logiciels d’une clinique privée pour patients cardiaques.

Son mari, Julien, a fait de sa passion son métier : il crée des scénarios pour RealNetGames, l’un des plus grands éditeurs de jeux en ligne. Travaillant chez lui, il utilise une connexion par fibre optique de 10 gigabits grâce à laquelle il peut dessiner les univers 3D du jeu de rôle « Fellows of Glendalough » sur quatre écrans géants. Avec ses collègues, il conçoit actuellement un nouveau niveau, que les 250 millions de membres de la communauté des jeux fantasy découvriront d’ici deux mois. Baptisé « The Descent », ce niveau entraînera les joueurs dans un dédale de grottes, où ils rencontreront d’étranges créatures à première vue hostiles, qui s’avéreront être les habitants très évolués d’un monde parallèle souterrain. Afin que son scénario soit aussi réaliste que possible, Julien a passé beaucoup de temps ces dernières semaines à discuter avec des spéléologues via diverses communautés Web 2.0. Tous leurs postes de travail étant en réseau, Julien et ses collaborateurs échangent aisément leurs idées sur le projet et sont toujours informés des dernières modifications. Et comme le système est doté d’une mémoire, des éléments de travaux précédents peuvent être réemployés. En ce moment, Julien « construit » une ville sur les berges d’une rivière souterraine.

Mais pour l’heure, il doit préparer le dîner. Avant cela, il a sélectionné un film parmi les suggestions du service Web et l’a commandé via la vidéo à la demande. « Quand Harry rencontre Sally 2 » - déjà un classique et l’un des films préférés de sa femme. « Ces bases de données interactives sont fascinantes », songe-t-il. « Elles établissent des profils précis rien qu’en se basant sur notre utilisation des médias. Catherine aimerait chacun des films de la liste ! » Son fils, Max, a terminé ses devoirs et est absorbé par son jeu de science-fiction favori. Il gesticule pour échapper à des adversaires imaginaires.

Julien consulte les idées de plats proposées par sa cuisine intelligente en fonction des ingrédients que contient le réfrigérateur. Il opte pour les spaghettis carbonara : il reste encore cinq oeufs, et la prochaine livraison de produits laitiers biologiques est prévue dans deux jours. Une sonnerie l’interrompt dans le hachage des oignons. Le visage de sa femme apparaît à l’écran. « Désolée Julien, il y a du changement pour ce soir. Une clinique vient de m’appeler : leur base de données patient fait des siennes. C’est probablement un problème de serveur sans rapport avec mes logiciels, mais je ne peux voir ça qu’avec ma collègue Cynthia. Je suis au niveau d’un point d’accès sans fil haut débit, donc la connexion réseau de voiture à voiture est bonne. Mais ça va prendre du temps car on va devoir vérifier tous les fichiers journaux. J’ai invité Cynthia à venir dîner après, pour la remercier de son aide. Tu pourrais mijoter un petit plat spécial ? Cynthia me rappelle, on va se mettre au travail… Salut chéri ! » Un peu contrarié, Julien éteint le feu sous la casserole d’eau et se connecte au site de son club de cuisine. L’écran lui annonce que 247 membres sont en ligne. L’un d’eux aura sûrement une bonne idée.

Il sélectionne ses ingrédients dans une fenêtre du site, puis lance l’application de messagerie. Les premières réponses ne tardent pas, dont celle de Rob, un Anglais que Julien a connu via un cours de cuisine en ligne dispensé par l’école de Ferran Adrià, le célèbre chef espagnol. D’un clic de souris, il établit une liaison vidéo avec Rob dans une autre fenêtre et lui expose la situation. « J’ai l’impression que tu n’apprécies pas particulièrement Cynthia », constate Rob. « Je te recommande donc un poisson au curry en croûte de poivre, avec une sauce coco, des épinards et des pommes de terre vapeur. Je vais commander pour toi la pâte de curry et le lait de coco chez Bombay Kitchen. Ils ont des distributeurs en Allemagne : tu seras livré d’ici 20 minutes ». Julien remercie Rob et sort le poisson du congélateur…

Une heure plus tard, Cynthia, Catherine, Julien et Max sont attablés. « Ouah ! Papa, tu t’es vraiment surpassé » s’exclame Max. « Il a raison, c’est délicieux », renchérit Catherine. De son côté, Cynthia s’évertue à gratter le poivre qui recouvre son poisson. Ses joues sont écarlates, et des gouttes de sueur perlent sur son front. « Oui, c’est très bon », approuve-t-elle. « Merci encore pour cette invitation impromptue ». Et Julien, souriant, de répondre : « Je vous en prie, vous êtes toujours la bienvenue… »

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Auteur : Norbert Aschenbrenner