Scenario 2025 : Gaspillage : l’enquête est ouverte

New York, 2025. Henry Poiret, ancien scientifique du FBI devenu expert en écobilans, traque les gaspillages d’énergie de toutes sortes. Pour la première fois, un journaliste a pu le suivre dans son travail et pénétrer dans son tout nouveau laboratoire.


Nom d’une pipe, éteignez-moi cette lumière ! » Le vieil homme s’engouffre dans la pièce, passant devant sa secrétaire, et frappe ses mains de trois coups secs : les plafonniers lumineux s’éteignent, tandis que les larges baies vitrées teintées deviennent transparentes, offrant une superbe vue sur Manhattan. « Encore quelques kilowattheures économisés », s’enthousiasme-t-il.

«Bienvenue dans mon bureau !»

Obtenir un rendez-vous avec Henry Poiret, dit «le renifleur », n’a pas été simple et encore moins en tant que journaliste car le septuagénaire déteste toute publicité. Il préfère travailler dans l’ombre, tout comme les malfaiteurs qu’il pourchasse : les dévoreurs d’électricité et les énergivores, les gouffres à essence et les climatophages – bref, tous ceux qui consomment trop d’électricité, de matières premières ou autres ressources. Henry Poiret est un détective spécialisé dans la recherche des économies d’énergie qui a bâti sa renommée en résolvant des affaires retentissantes. Comme en 2020, où la municipalité n’aurait certainement pas pu, sans son aide, mettre en place un quartier presque entièrement neutre en CO2.

Vous vous souvenez de l’été dernier, lorsque les célèbres taxis jaunes de Manhattan, les Yellow Cabs, se sont mis au vert en adoptant desmotorisations électriques ? Là encore, le vieux renard y était pour quelque chose !

Et maintenant, c’est à un constructeur de trains européen qu’il va prêter main forte.

En effet, US Track, la société d’exploitation des transports en commun de New York, a lancé un contrat pour la mise en circulation d’une nouvelle génération de trains à grandevitesse respectueux de l’environnement : le contrat reviendra à l’entreprise qui proposera la locomotive présentant la plus haute efficacité énergétique et le meilleur écobilan sur l’ensemble de sa durée de vie. Avec l’aide de M. Poiret, les Européens sont déjà sur les bons rails. Le détective hors pair a accordé du temps à notre magazine, nous laissant même entrer dans son tout nouveau laboratoire.

« Bobby, offrez à boire à ce jeune homme et mettez le laboratoire en route : nous descendons ». La secrétaire me tend une tasse de café et me mène vers l’ascenseur. « Je me suis aménagé une petite pièce de travail au sous-sol», explique Poiret. « C’est aussi là que je montre parfois mes résultats aux clients. M. Watson nous attend.» Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur un vacarme assourdissant : nous nous retrouvons plongés dans un immense atelier de montage, où des robots de soudage s’activent sur des trains semi-finis, dans une atmosphère de métal. «Watson », s’écrie Poiret, « coupez tout de suite cette bande sonore : c’est insupportable !»

Le vacarme cesse en quelques secondes. Soudain, une silhouette étrange, presque transparente, surgit derrière une locomotive. « Je vous présente M. Watson, mon collègue virtuel. Inutile de lui tendre la main, il ne peut pas vous la serrer : c’est un avatar, un hologramme, tout comme cet atelier d’ailleurs. C’est une toute nouvelle technologie, quelque peu onéreuse cependant ». Poiret avale une gorgée de café.

« Toute la production des locomotives est simulée ici », ajoute-t-il. « Le constructeur m’a transmis les données et j’essaie maintenant de trouver où l’énergie et les matières premières sont gaspillées, afin d’identifier les meilleurs leviers d’économies d’énergie».Poiret sort de sa poche un écran OLED pliable ultra-plat. « Au travail, maintenant ! Nous ne sommes pas dans un jeu vidéo ! Watson, expliquez à notre jeune ami ce que nous avons découvert».

« Volontiers, monsieur. Nous avons invité les Européens dans notre laboratoire et "démonté" ensemble les trains virtuels jusqu’au dernier boulon, alors qu’ils n’étaient encore qu’en phase de conception. Ainsi, nous avons constaté que les constructeurs voulaient utiliser de la tôle d’aluminium importée de Chine, ce qui, qualitativement, est irréprochable, mais peu favorable en termes d’écobilan ». Watson tire sur son noeud papillon virtuel. « La fabrication de ces tôles est très coûteuse en énergie. Aujourd’hui encore, en Chine, la majeure partie de l’électricité provient de centrales au charbon, qui sont certes devenues plus efficaces ces dernières années, mais ne sont toujours pas dotées de système de stockage du CO2 et en émettent donc encore beaucoup. Nous avons recommandé de recourir à des tôles provenant d’Islande ou de Norvège car l’électricité y est issue d’énergies renouvelables comme la géothermie ou l’énergie hydraulique. L’écobilan du train y gagnerait beaucoup».

Poiret approuve d’un signe de tête et "feuillette" son écran OLED. «Bien sûr, nous avions d’autres suggestions », poursuit le détective. «Watson, montrez-lui la motrice avant ». L’avatar déambule jusqu’à une locomotive et en effleure le bas de caisse : comme par magie, la rame devient entièrement transparente. « Le système de traction est non seulement à entraînement direct et hautement efficace, mais il sert aussi de génératrice. Quand la locomotive roule en descente ou freine, celle-ci récupère l’énergie de freinage, pour la réinjecter ensuite dans le réseau ou la réutiliser dans son système informatique de bord. Ainsi, le train consomme de l’énergie électrique mais en produit également lui-même ».

Poiret fait signe à Watson de monter dans un des trains. L’assistant prend place dans un compartiment et allume sa pipe virtuelle. « En réalité, M. Watson vient de s’asseoir confortablement sur un tas de compost : toutes les garnitures de sièges ne contiennent non seulement aucun polluant, mais se transformeront après usage en engrais de haute qualité », se réjouit Poiret. « En théorie, on pourrait même les manger ! Le train est entièrement recyclable et ne renferme aucune substance nocive. Nous avons réussi à démasquer à temps tous les pollueurs ».

Poiret tape une combinaison sur son PDA. Peu à peu, l’atelier de production disparaît, pour laisser place à une petite pièce blanche… et à M. Watson. « Il faut que je trouve une solution pour cette pièce en hologramme car elle est assez gourmande en électricité », admet-il.

« Quoi qu’il en soit, je ne me résous pas à éteindre M. Watson ! »

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Auteur : Florian Martini