Scenario 2025 : Mission glaciale

Svalbard, 2025. Sur cet archipel de l’Océan arctique, des chercheurs d’une station appartenant à ReLife étudient des micro-organismes inconnus gelés dans le permafrost depuis des millions d’années. Sont-ils pour autant à l’abri des espions ?


Regarde Magnus, un immense bâtiment se cache à l’intérieur même de la montagne ! », s’exclame Ole lorsqu’il parvient, malgré ses gants épais et plusieurs tentatives, à dérouler un écran en e-paper présentant le plan de coupe d’un laboratoire monumental. Il place l’écran devant la chaîne montagneuse. Expert en sécurité informatique, il savait évidemment que son Svalbard natal était décrit comme le « plus grand laboratoire arctique du monde », mais il ne se doutait pas qu’il hébergeait une station de recherche de cette ampleur. « Impressionnant, n’est-ce pas ? », lui répond son frère, le biologiste Magnus Caspersen, avant d’ajouter : « Cette station sert notamment à l’étude des algues qui se développaient ici à l’époque où régnait un climat subtropical, avant qu’elles ne gèlent pour des millions d’années. En redonnant vie à ces organismes, les scientifiques de ReLife ont découvert des gènes jusque-là inconnus qui pourraient révolutionner toute l’industrie biotechnologique et même contribuer à la production d’énergie propre. Tu comprends à présent pourquoi notre client souhaite à tout prix savoir s’il est possible de se procurer les résultats de ces recherches et par quel moyen ? »

Pendant qu’Ole scrute l’image, Magnus fait signe aux huskies de se tenir tranquilles. « Voyons comment nous pouvons y accéder. Tu as une idée ? », demande-t-il. Ole ne peut réprimer un ricanement : « Pas vraiment. Chaque centimètre autour de la station est scrupuleusement surveillé par des caméras vidéo qui détectent et reconnaissent tout ce qui s’en approche, qu’il s’agisse d’un oiseau, d’un ours ou d’un individu. Et dans ce dernier cas, tu peux être sûr qu’une alarme retentit ». Magnus fixe un instant du regard les chiens allongés, puis s’avance vers Ole pour observer d’un peu plus près le plan de la station. « Si l’on en croit la carte, poursuit Ole, même si nous pouvions pénétrer dans la montagne, nous serions bloqués à chacune des portes du laboratoire. Des lecteurs biométriques à infrarouge examinent la structure des mains, jusqu’au plus petit pli et la moindre veine, puis la comparent automatiquement à celles figurant dans une base de données, sans parler de l’identification vocale ! Nous ne réussirons pas à déjouer tous ces systèmes ».

Magnus commence à s’impatienter. « Mais nous devons y entrer par n’importe quel moyen », insiste-t-il, avant d’éternuer.«Ton rhume n’arrange rien », ajoute Ole avec ironie. « Devant chaque porte du laboratoire, une biopuce analyse la respiration et détecte en quelques secondes la présence des structures ADN de bactéries et d’organismes qui n’ont rien à faire dans ces laboratoires ». « D’ailleurs, dit Magnus en essuyant l’e-paper embué, nous ne pourrons bientôt plus rien voir du tout sur cet écran. Si nous ne pouvons pas y accéder physiquement,peut-être pouvons-nous y parvenir virtuellement en utilisant, par exemple, un cheval de Troie spécialement programmé pour espionner les ordinateurs et… »

Ole l’interrompt sans lever les yeux de la carte : « Aucune chance. Un tout nouvel antivirus protège leur système informatique. Il est coordonné depuis le siège, sur le continent, à l’aide d’un ordinateur quantique capable de simuler toutes les combinaisons de virus possibles et de les identifier pendant une attaque. »

Ole regarde, songeur, l’aurore boréale. « La station et le siège doivent pourtant bien communiquer d’une façon ou d’une autre. Avec un ordinateur ultra-performant, nous pourrions craquer le cryptage et épier le trafic de données », continue-t-il. Mais Magnus écarte à son tour cette solution : « Oublie cette idée. Même un biologiste comme moi sait reconnaître sur l’e-paper une connexion satellite exploitant un système de cryptographie quantique. Tout piratage physique des flux de données est impossible. La moindre tentative de filature serait repérée ».

Ole s’énerve : « Alors, il n’y a aucun moyen pour nous de récupérer les résultats. Dans ce cas, notre client nous a demandé de réfléchir à la façon de mettre fin aux recherches de ReLife ». Après un long moment de réflexion, son frère lui répond : « Nous pourrions utiliser un drone afin de larguer des cartouches de gaz à proximité des puits d’aération ? Les micro-organismes sont particulièrement fragiles. Ils seraient détruits ». « Ça ne marchera pas », lui rétorque Ole. « Le plan montre que le bâtiment tout entier, y compris le système de ventilation, possède des alarmes incendie équipées de capteurs de gaz. Selon notre informateur, ils sont extrêmement précis. Chacun de ces dispositifs peut percevoir la présence de gaz dangereux dans l’air et déclencher une alarme à la moindre anomalie. Et apparemment, dans les locaux de stockage, les récipients contenant les micro-organismes disposent chacun d’une puce de détection sans fil qui mesure les données ambiantes et la température. Ces puces, reliées à un système automatisé, permettent également d’adapter la composition de l’air au type d’organisme et au local concernés. Dès lors que ces petits capteurs détectent ne serait-ce qu’une légère irrégularité, ils verrouillent l’entrée d’air et composent leur propre air à l’aide de réservoirs de secours ».

« Comme ça, le problème est réglé », se résigne Magnus. Il monte sur le traîneau et fait claquer ses doigts. Les chiens se lèvent aussitôt et reforment la meute. « Qu’est-ce qui est réglé ? », demande Ole. « La station est une forteresse imprenable. Tu n’es pas d’accord ? » Ole hoche la tête et sourit, puis ajoute une coche sur l’e-paper avant de le refermer. « Contrôle réussi », dit-il avant de grimper à son tour sur le traîneau. « Tu as raison, ReLife – ton client et mon employeur – va être ravi », ajoute Magnus. « Je ne crois pas que quelqu’un ait la moindre chance de s’infiltrer dans ce lieu. Rédigeons ce rapport et n’en parlons plus. Tu viens dîner à la maison ce soir ? Emma prépare son fameux rôti de renne ». « Je ne manquerais ça pour rien au monde ! », conclut Ole dans un éclat de rire, avant de donner le signal de départ aux huskies : « En route ! »

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Auteur : Sebastian Webel