Afrique électrique

Afrique centrale, 2035. Dans un village isolé où le bois était le seul combustible utilisé auparavant, le gouvernement vient d’installer des équipements éco-performants, propulsant les habitants dans l’ère des nouvelles technologies. Un journaliste découvre comment l’électricité verte a changé leur vie.

La route vers la nouvelle ère de l’électricité est cahoteuse et envahie d’herbes hautes. De part et d’autre du sentier, la végétation se dresse comme un mur multicolore.

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De temps en temps, nous apercevons une ou deux girafes, qui nous remarquent à peine tant notre voiture est silencieuse : depuis quelque temps, les taxis-brousse électriques sont devenus la norme en Afrique centrale. Si notre batterie devait tomber à plat, un petit moteur à combustion prendrait le relais. C’est le docteur Salim Taylor, médecin du district, qui fait aujourd’hui office de chauffeur et de guide. Pour un médecin, on ne peut pas dire que son mode de vie soit particulièrement sain : il a toujours un cigare aux lèvres et sa conduite est presque aussi abrupte que les sentiers que nous empruntons. Mais de ce côté-ci de l’équateur, personne n’en sait autant que lui sur ce pays, son évolution et ses habitants. Le docteur Taylor part faire ses visites hebdomadaires dans une petite localité isolée – l’occasion rêvée pour moi d’aller observer les premiers résultats d’un programme de développement qui a littéralement électrisé le village. « Zut ! », s’exclame le médecin, alors que la roue avant droite du véhicule disparaît dans un nid-de-poule. « C’est le dixième trou de cochon de terre depuis que nous avons quitté la route de graviers. » Il sort un nouveau cigare et l’allume en un clin d’œil. « Cette ‘route’ n’a de route que le nom, mais le village auquel elle mène a été véritablement transformé », dit-il. Le docteur Taylor en sait quelque chose : l’année dernière, lorsque les techniciens ont propulsé le village dans l’ère de l’électricité verte, il était présent pour conseiller les représentants du gouvernement et accompagner les habitants.

Jusqu’alors, le village était coupé du monde, sans électricité ni accès aux réseaux de communication. A travers son nouveau programme de développement durable des régions isolées, le gouvernement s’efforce d’étendre constamment les zones de couverture. « Nous ne voulons pas abolir les structures sociales et les traditions du village ; nous nous efforçons simplement d’améliorer les conditions de vie des habitants », explique le docteur Taylor. « Vous avez vu ? Même aux abords du village, la végétation est toujours aussi dense. Il y a quelques années, les environs étaient complètement dévastés par la déforestation – mais aujourd’hui, les gens n’ont plus besoin de bois », commente le médecin en expirant un nuage de fumée. La végétation se désépaissit peu à peu, laissant place à une vaste plaine.

Nous descendons une petite colline pour rejoindre le village qui apparaît en contrebas. A première vue, cet ensemble de huttes rondes a l’air plutôt traditionnel. Pourtant, dans la savane derrière le village, trois éoliennes tournent mollement dans la légère brise. Et au milieu du village, un bâtiment moderne attire l’œil : sur son toit, des panneaux photovoltaïques scintillent sous le soleil. En y regardant de plus près, on remarque aussi des mâts métalliques qui se révèlent être des > lampadaires à LED (angl) « Nous voilà arrivés », dit le docteur Taylor avec un sourire, avant de descendre du véhicule. « C’est le centre médical », annonce t- il en désignant le bâtiment au toit solaire. « Il est équipé d’un système de climatisation qui fonctionne grâce à l’énergie solaire et une machine frigorifique à absorption. La fraîcheur y très appréciable. Mais aujourd’hui, on fait les visites à domicile. » Il sort une tablette tactile de sa poche et salue Abdul, le maire du village. « Abdul joue en quelque sorte le rôle d’aide soignant. Il tient des registres réguliers sur l’état de mes patients, et m’envoie les données par radio. Il peut s’agir de photographies ou des résultats des analyses sanguines qu’il réalise grâce à des appareils automatiques de la taille d’un téléphone portable. Ainsi, je suis toujours bien informé de l’état de santé de mes patients. »

En nous rendant chez le premier patient, nous passons devant un container auquel sont reliées des bornes de recharge électrique. « C’est notre centrale au biogaz », dit fièrement Abdul. « Nous l’alimentons en déchets végétaux et en fumier. Les bactéries présentes dans la cuve produisent du méthane, qui est transformé en électricité par un procédé automatisé. Avec les éoliennes, cette centrale garantit notre autonomie énergétique. N’oublie pas de débrancher ton véhicule lorsque tu auras fini, Salim ! » Alors que nous approchons d’une hutte ronde surmontée d’un toit végétal, une musique légère se fait entendre. La casserole qui mijote sur la cuisinière laisse échapper un fumet épicé, et une lampe à LED est suspendue au plafond. « Du ragoût de cochon de terre », dit le docteur Taylor avec satisfaction en jetant un œil à sa tablette. « Mon jeune patient va visiblement beaucoup mieux », constate-t-il en désignant un garçon d’une douzaine d’années, allongé sur un lit. Je demande : « Est-ce qu’il a le paludisme ? » « Le paludisme a quasiment disparu depuis la dernière campagne de vaccination », répond le médecin. « Les piqûres de serpent ne sont plus si terribles non plus. Grâce au système de réfrigération du centre médical, nous pouvons désormais stocker suffisamment de sérum et d’autres médicaments. Maintenant que le village est entré dans l’ère de l’électricité verte, les habitants ne sont plus aussi vulnérables. Jusque là, en cas d’accident, il était impossible d’obtenir de l’aide. Aujourd’hui, les gens peuvent appeler les secours depuis leurs téléphones portables, ou se rendre au centre médical en vélo électrique. C’est d’ailleurs ce qui a été fatal à ce jeune garçon : il conduisait un vélo sans casque et il a eu un accident. Commotion cérébrale. » Le médecin éclaire les yeux du patient avec sa lampe. « Il allait trop vite ? » « Encore un trou de cochon de terre », répond le médecin. La femme qui s’affaire devant la cuisinière électrique lui tend une cuillère de ragoût. « Au fait, la cause de l’accident n’a pas survécu », précise-t-il en souriant.

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Florian Martini