Quand la ville parle

A l’approche d’une tempête sans précédent, le service de gestion des urgences de la ville de Houston mobilise des bataillons d’agents logiciels. Passant au crible les systèmes d’information des infrastructures de santé, de gestion du trafic, d’électricité et d’évacuation des eaux usées, ces agents s’assurent que toutes les installations sont armées pour résister à l’ouragan. Grâce à une image 3D interactive, le maire a sous les yeux l’état de la ville en temps réel.

Elle venait droit sur nous. Rose. Des centaines de kilomètres de cumulonimbus tourbillonnants, des vents à plus de 300 km/h, une onde de tempête prévue à au moins sept mètres, et assez de pluie pour inonder la moitié de la ville de Houston.

quand la ville parle

Des satellites quadrillant l’Amérique du Nord avaient détecté une dépression tropicale dans la mer des Caraïbes une semaine auparavant. Les flux de données indiquaient une menace de plus en plus précise à mesure que la dépression avançait vers le nord, amassant humidité et puissance lors de son passage au-dessus des eaux chaudes du Golfe du Mexique.

Vingt-quatre heures avant que le moindre nuage ne vienne assombrir le ciel bleu de Houston, le service de gestion des urgences (OEM) se préparait au pire. Sur les immenses écrans interactifs du centre, on pouvait voir la tempête s’approcher. En surimpression sur le panorama de Houston en temps réel, l’affichage des paramètres vitaux de la ville donnait à la salle des allures de service de soins intensifs surdimensionné.

Dès les premières prévisions, les agents logiciels de l’OEM avaient automatiquement lancé l’échange d’informations avec leurs homologues chargés des infrastructures, de la gestion du trafic à la production d’électricité, en passant par la santé, la sécurité et l’évacuation des eaux usées. Les agents – des entités autonomes, spécialisées et ultrasécurisées – se consacraient chacun à un domaine précis, tel que la surveillance des systèmes d’information de tous les hôpitaux de la ville. Leur mission : vérifier si les installations disposent des ressources nécessaires, des groupes électrogènes aux réserves d’eau, organiser l’approvisionnement des éléments manquants et signaler tout problème éventuel à la centrale de l’OEM.

« Et que font ces petits fouineurs, à l’heure où nous parlons ? », demanda le maire, Celeste D’Angelo, comme si elle savait pertinemment ce que je pensais des agents.

« Vous vous souvenez du système de gestion du trafic que nous avons mis en place il y a quelques années ? », lui demandai-je. « Ils l’ont passé au crible, intersection par intersection, pour s’assurer que tous les feux pourraient continuer à fonctionner pendant plusieurs jours en cas de coupure de courant. Et ils ont donné l’ordre de réparer ou remplacer toutes les batteries défaillantes. Nos véhicules de maintenance automatisés sont déjà à l’œuvre. Ils ont aussi contrôlé les systèmes de communication de tous les véhicules municipaux, de Dallas à Austin, des ambulances aux camions de pompiers, en passant par les voitures de police, les bus et les véhicules de service. Nous voulons être absolument certains qu’à chaque fois qu’un véhicule d’urgence arrivera à une intersection, le feu passera au vert. »

« Et que se passera-t-il si un fou a décidé de quitter la ville au dernier moment et grille un feu alors qu’un véhicule prioritaire traverse l’intersection ? », suggéra Celeste D’Angelo.

« Dans ce cas, un signal d’urgence serait envoyé au véhicule qui s’apprête à passer au feu rouge. Son moteur serait alors coupé automatiquement et le freinage serait déclenché suffisamment à l’avance pour que le véhicule s’arrête en douceur avant d’atteindre l’intersection. Si vous le permettez, nous allons activer ce système immédiatement. Le service juridique avait des doutes sur la légitimité de son utilisation, mais maintenant que l’état d’urgence a été déclaré… »« Autorisation accordée », répondit le maire. Nous nous trouvions à l’intérieur de l’image 3D de l’OEM, où nous avions l’impression de voler au-dessus de la ville et à travers ses rues. Alors que l’œil du cyclone était encore à plus d’une centaine de kilomètres, le ciel commençait à s’assombrir et quelques éclairs zébraient déjà l’horizon.

« Comment planifiez-vous l’évacuation ? », demanda Celeste D’Angelo. « Tous les êtres humains et toutes les machines se trouvant à moins de 60 km des côtes ont reçu un message prioritaire », dis-je. « J’ai – je veux dire, les agents ont – surveillé la diffusion du message sur tous les réseaux sociaux et les réseaux de machines. Nous estimons qu’il a été transmis à près de 99 % de la population et à 100 % des machines et systèmes susceptibles d’être affectés par l’ouragan. Les gens sont encouragés à quitter la ville dès que possible », ajoutai-je. « Ils peuvent emprunter les itinéraires suggérés par leur véhicule. Nous ne prévoyons pas d’embouteillages importants car toutes les intersections de la région sont mises en réseau. Si le trafic devient trop dense à certains endroits, des itinéraires de substitution seront envoyés en temps réel aux systèmes de navigation des véhicules. »

« Que font vos agents pour éviter l’inondation ? », demanda le maire. « Premièrement, la demande en eau diminue rapidement à mesure que les habitants quittent la ville, ce qui maximise les capacités d’absorption du système d’évacuation des eaux usées », expliquai-je. « En outre, nous venons d’ouvrir certaines vannes et d’en fermer d’autres, ce qui nous permettra d’acheminer l’eau vers des zones ciblées. Nous estimons que cette mesure réduira le risque d’inondation de 76 %. »

« En ce qui concerne l’énergie », ajoutai-je, « la demande chute également en raison de l’évacuation de la ville. Nous estimons que dans moins de 4 heures, nous pourrons arrêter quelques-unes des centrales les plus anciennes. Les grands parcs éoliens offshore prendront le relais si nécessaire, et le surplus d’électricité qu’ils produiront pendant la tempête sera capturé dans des centres de stockage, transformé en hydrogène pour être utilisé plus tard, ou injecté dans les batteries des véhicules en stationnement à San Antonio et Austin. A l’heure où nous parlons, les agents logiciels de nos parcs éoliens communiquent avec leurs homologues du service météorologique national. Ils calculent le réglage optimal de l’angle et de la vitesse des hélices pour minimiser les dégâts et optimiser la production d’électricité. »

J’aurais pu continuer des heures. J’aurais pu lui indiquer la vitesse précise de chaque hélice dans chaque parc éolien, le nombre exact de places de stationnement libres dans chaque parking de la ville, le nombre de secouristes disponibles, heure par heure et secteur par secteur, dans tout le comté de Harris. Submergée par cette multitude d’informations, j’en oubliai presque de regarder le ciel, toujours plus sombre et menaçant. Je sentis le très léger vacillement du bâtiment lorsque la première bourrasque de Rose s’engouffra dans la ville.

« Vous m’impressionnez », reconnut le maire en me regardant avec curiosité. « Vous avez l’air tellement vivante. Est-ce possible que vous ne soyez que l’interface 3D de l’OEM ? »

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Arthur F. Pease