Une vision durable de l’architecture

Daniel Libeskind, 63 ans, est l’un des architectes les plus célèbres au monde. Il a enseigné la théorie de l’architecture pendant de nombreuses années à Harvard, Yale et Londres. Daniel Libeskind est particulièrement célèbre pour la réalisation du Musée juif de Berlin, inauguré en 1999, qu’il a achevé à l’âge de 52 ans. Il a depuis été retenu pour des projets architecturaux révolutionnaires comme la reconstruction de « Ground Zero » à New York. Ses ouvrages sont de plus en plus orientés vers le design urbain. En 2009, l’efficacité énergétique était au cœur de son projet de villa préfabriquée.

Qu’est-ce qu’une ville agréable à vivre ?

Daniel Libeskind (D.L.) : Une ville ouverte, démocratique, une ville qui évolue avec la participation des citoyens. Une ville vivante, où les tensions technologiques, politiques, architecturales sont palpables, avec une ambiance créative et innovante. Vous pouvez habiter dans une ville où tout est parfait, où tout fonctionne sans problème, mais qui vous ôte toute envie de vivre car elle n’a pas d’âme. Ou vous pouvez choisir une ville où les problèmes sont nombreux, mais où vous pouvez participer à la résolution des problèmes. Une ville plus inspirante.

Quelle est la ville la plus proche de votre idéal ?

D.D. : Ce serait un mélange de plusieurs villes : un peu de Berlin et de son sens créatif, un peu de New York, y compris du Queens et de Brooklyn, un peu de l’élégance de Milan, un peu de l’ordre de Kyoto, un peu du chaos de São Paulo. Voilà le genre de ville cosmopolite que j’aime.

Les villes sorties du néant qui se posent en modèles d’efficacité ne vous plaisent donc pas vraiment ?

D.D. : Pas nécessairement. Quand je dis qu’il faut un peu de désordre dans une grande ville pour qu’il fasse bon y vivre, je pense surtout à la capacité intellectuelle de faire changer la ville. C’est ce que l’on voit à Berlin, une ville en perpétuelle évolution. On peut le retrouver aussi dans une ville créée de toutes pièces : c’est le cas de Brasilia. Ce peut aussi être le cas de Masdar. Au final, c’est moins une question de bâtiments que de liberté.

L’efficacité énergétique prend de plus en plus d’importance dans l’architecture et le design urbain. Qu’est-ce que cela change dans votre travail ?

D.D. : Améliorer l’efficacité énergétique ne signifie pas renoncer à la beauté architectonique. Cela dit, un bâtiment durable ne doit pas nécessairement afficher dans sa forme « Ici, on économise de l’énergie ». L’architecture reste une affaire de rêves, d’aspirations de l’être humain, que la technologie peut nous aider à réaliser. Les nouvelles technologies nous offrent des possibilités incroyables : elles ne sont ni un obstacle à l’architecture, ni l’expression de l’architecture. Je dirais plutôt qu’elles permettent l’architecture.

Quelle est la place de l’efficacité énergétique dans vos propres projets ?

D.D. : En décembre 2009, le CityCenter a été inauguré à Las Vegas. C’est un complexe urbain polyvalent d’une surface de plus de 1,5 million de m². Son coût total de 11 milliards de dollars en fait le principal projet à financement privé des Etats-Unis : c’est un projet monumental, mais qui exprime une vision architecturale. Et c’est un projet vert. Répondant aux normes les plus strictes en matière d’efficacité énergétique, l’ensemble du bâtiment est certifié LEED Or.

Siemens a fourni pour près de 100 millions de dollars de solutions techniques pour le CityCenter…

D.D. : Oui, les technologies Siemens sont particulièrement bien représentées. Le CityCenter dispose d’un système d’éclairage basse consommation Osram et produit sa propre électricité grâce à une centrale de cogénération à haut rendement. La consommation d’eau des douches, des robinets et des toilettes est réduite de 30 %. Je crois que tous les bâtiments devraient être équipés de solutions de ce type s’ils veulent prétendre au titre d’oeuvre architecturale. Prenez la villa préfabriquée que j’ai présentée l’an dernier. Nous avons eu recours au bois comme matériau de base, à des cellules photovoltaïques pour produire de l’électricité, et nous avons déterminé l’orientation des pièces en fonction de leur taille et des sources de lumière afin de réduire l’empreinte énergétique de la villa, qui fait partie des bâtiments les plus écocompatibles du marché. Le développement durable, c’est l’avenir ; l’architecture doit s’inscrire dans cette tendance.

En quoi l’architecture a-t-elle pâti de la crise financière ?

D.D. : Certains projets d’envergure, comme la tour Burj Khalifa à Dubai, ont été terminés malgré la difficulté de trouver des financements. D’autres projets plus récents ont été abandonnés ou revus à la baisse. Mais l’architecture en tant qu’art ne consiste pas seulement à financer des projets. Nous avons réussi à construire le Musée juif de Berlin pour quelques millions de dollars de moins que prévu. Tout a une fin, et l’épuisement des ressources dont le monde prend conscience aujourd’hui nous le rappelle. Pour moi, la situation actuelle permet de voir à nouveau l’architecture comme quelque chose d’irremplaçable. Pas comme un bien de consommation, mais comme quelque chose dont nous avons besoin pour vivre.

Propos recueillis par Andreas Kleinschmidt