Le Brésil rayonne enfin dans le monde

Oscar Niemeyer, aujourd’hui âgé de 102 ans, est connu pour son amour des courbes : les bâtiments qu’il a conçus pour Brasilia dans les années 50 en témoignent par leurs lignes audacieuses. Cet architecte est l’un des seuls à avoir planifié la construction d’une ville depuis la table à dessin jusqu’à l’achèvement des travaux, donnant à l’architecture brésilienne une image connue dans le monde entier. Né en 1907 à Rio dans une famille d’origine allemande, il travaille encore chaque jour à ses nouveaux projets, depuis le neuvième étage d’un immeuble donnant sur Copacabana

De nombreux Brésiliens sont convaincus que leur pays connaît une « époque enchantée ». Une croissance stable, la découverte de pétrole au large de Rio de Janeiro, et maintenant l’organisation des Jeux Olympiques...

Oscar Niemeyer (O.M.) : C’est également ce que je pense. Sur le papier, le Brésil possède tout ce dont on a besoin pour être heureux... et depuis quelques temps maintenant, nous avons également un système politique stable grâce à un président très compétent. La Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux Olympiques en 2016 seront des événements majeurs et merveilleux pour le pays, en particulier pour Rio de Janeiro. Le Brésil va accueillir le monde entier et démontrer aux yeux de tous ce dont il est capable. Il est enfin temps pour notre pays de rayonner dans le monde.

Pour le développement de Rio, cette situation présente des opportunités, mais aussi des risques. Les habitants de la ville, les « Cariocas », ont-ils les ressources nécessaires pour réaliser une nouvelle vision de leur ville ?

O.M. : Absolument, Rio est prête à s’adapter. Pour une ville déjà aussi belle que la nôtre, ces efforts en valent la peine. Notre grand défi consiste à organiser les investissements de sorte que tout le monde puisse en bénéficier – y compris les pauvres. Il faudra trouver des manières intelligentes d’élargir les infrastructures pour améliorer la vie du plus grand nombre. Et nous allons y parvenir ! Il ne faut pas oublier l’extraordinaire enthousiasme qui anime notre pays aujourd’hui.

La croissance incontrôlée est l’un des grands problèmes des villes brésiliennes. Est-il possible d’assurer une bonne qualité de vie dans des mégapoles de 20 millions d’habitants ?

O.M. : L’agglomération de Rio compte aujourd’hui près de 12 millions d’habitants. La croissance urbaine débridée est un problème majeur, y compris à Rio – ne serait-ce qu’en termes environnementaux. Et puis il y a les problèmes logistiques : comment assurer l’approvisionnement en eau de toute cette population ? Seules des solutions globales pourront fonctionner, car le phénomène résulte de multiples facteurs, notamment sociaux. Il n’existe pas de grand programme unique pouvant répondre aux problèmes des villes brésiliennes.

Brasília, la capitale, était justement censée être un grand plan de ce type...

O.M. : Brasília était tout autre chose. Cette ville a été conçue comme un symbole du progrès pour le pays tout entier. Nous avons trouvé un site vide où réaliser cette vision, mais même là, nous avons dû affronter la réalité. La ville que nous avons construite à l’époque était conçue pour environ 500 000 habitants ; ils sont aujourd’hui 2,5 millions. Cela ne veut pas dire que Brasília soit un rêve brisé, mais les rêves doivent tôt ou tard laisser place à la réalité. Les problèmes des villes brésiliennes ne peuvent être résolus que par les efforts quotidiens des urbanistes et des hommes politiques qui travaillent à améliorer les choses progressivement. J’espère que finalement, nous aboutirons à des villes plus humaines, avec des structures plus simples.

Comment rendre la ville de Rio plus humaine ?

O.M. : C’est simple, il faut aider les personnes qui vivent dans la misère des bidonvilles, des favelas. Créer des conditions de vie dignes grâce à des investissements qui aident véritablement les populations. Les approches actuelles aux niveaux national et local ne sont pas mauvaises. Si vous me demandez quelles sont les trois choses que le gouvernement doit faire, voilà ma réponse : réduire la pauvreté, réduire la pauvreté, réduire la pauvreté. Lorsque des enfants habitant en périphérie mettent des heures pour aller à l’école publique, cela veut tout simplement dire qu’ils ne vont pas à l’école. C’est à mon avis un des problèmes les plus graves. Il faut que les infrastructures répondent aux besoins de la population et soient accessibles, que l’on puisse aller au cinéma et à l’école. Mais cela est impossible sans une évolution de la société.

Quelle place occupent l’innovation et la technologie dans votre travail ?

O.M. : Mon approche est plutôt pragmatique. Le progrès technique n’a de valeur que s’il est au service de la population. Mais quand je repense au travail accompli pour Brasília, c’est vrai que notre travail d’architectes était plus difficile qu’aujourd’hui. Il y a 50 ans, si nous voulions construire un dôme d’un diamètre de 40 m, c’était possible...au prix d’un effort gigantesque. Il n’y a pas longtemps, nous avons bâti ce type de dôme en Espagne sans aucun problème. C’est comme si, grâce à l’innovation et au progrès technique, ce genre de choses était devenu la routine.

De nombreux architectes s’intéressent aujourd’hui aux bâtiments à haute efficacité énergétique. Est-ce également votre cas ?

O.M. : Bien sûr, c’est l’avenir. L’architecture s’inscrit dans la société et doit assumer ses responsabilités, notamment concernant son impact environnemental. Ce facteur n’a pas beaucoup joué dans ma propre carrière d’architecte : ma façon de construire de manière responsable, c’était de construire pour le plus grand nombre, et non pour une minorité privilégiée. J’espère que c’est ce que reflètent mes bâtiments. Mais aujourd’hui, les économies d’énergie sont devenues partie intégrante de la responsabilité de l’architecte.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

O.M. : Je suis toujours très occupé. Mais je crois que nous avons assez parlé d’architecture pour le moment. Vous savez, la vie est bien plus importante que l’architecture !

Interview de Andreas Kleinschmidt