Scénario 2040 : le maître des jardins suspendus

Singapour, 2040. Lee, ancien architecte et urbaniste, a fait de son hobby un métier : il est l’un des « jardiniers verticaux » de la mégapole et règne en maître sur un petit univers exotique situé au sommet d’un gratte-ciel

Dans son bleu de travail, le vieil homme détonne un peu dans l’ambiance chic du hall de la Tiger Tower, l’un des gratte-ciel les plus modernes de la cité-Etat. Et où va-t-il avec ce sécateur à la main ? Certainement pas au restaurant gastronomique ou au salon haute-coiffure du 40e étage.

Lee se rend en fait, comme chaque soir, sur son lieu de travail. Avant son départ à la retraite, ce septuagénaire était un architecte et un urbaniste réputé, dont les innovations ont accompagné la croissance de Singapour. Aujourd’hui, il a fait de son hobby un métier : il est l’un des « jardiniers verticaux » officiels de la ville. D’un pas tranquille, il traverse le hall, entre dans un ascenseur, appuie sur le bouton du dernier étage et dirige son regard vers le scanner rétinien.

En une fraction de seconde, le lecteur d’empreintes du bouton de l’ascenseur et le détecteur rétinien l’identifient. « Accès autorisé », prononce une douce voix féminine, tandis que l’ascenseur entame sa course silencieuse vers le sommet. A destination, les portes s’ouvrent lentement sur un autre monde. Lee est accueilli par une vague assourdissante de piaillements d’oiseaux et de crissements d’insectes. Une voûte fleurie se déploie au dessus de sa tête, l’air est imprégné d’une odeur de terre humide et de fleurs exotiques.


Un étroit sentier se fraye parmi les plantes enchevêtrées pour se perdre entre des buissons d’hibiscus. Lee chasse une poule qui tente d’entrer dans l’ascenseur, puis s’engouffre dans le jardin tropical. Comme s’il avait franchi une invisible barrière, la température change brusquement. L’atmosphère parfaitement climatisée de la Tiger Tower se transforme en une chaleur humide de forêt tropicale. Pourtant, cette nature sauvage se révèle être une parfaite illusion lorsque Lee tire un PDA de sa poche : la jungle exotique est en réalité une serre ultramoderne, située au dernier étage d’un gratte-ciel.

En quelques clics, Lee peut contrôler, commander et modifier ce monde artificiel. Dans le sol sont enfouis d’innombrables capteurs qui surveillent jour et nuit la température, l’hygrométrie et la teneur en nutriments. Un système de gestion intelligent pilote automatiquement la luminosité, la ventilation et l’arrosage. Ces systèmes sont alimentés en énergie par des cellules solaires disposées sur l’ensemble du bâtiment. Bien qu’il participe volontiers à l’entretien du jardin, Lee est ici plus gestionnaire que jardinier car les basses besognes sont confiées à des robots, qui se faufilent rapidement entre les fourrés sur leurs pattes métalliques.

Dans ce cadre verdoyant, le vieil homme est pourtant loin d’être un simple figurant. Il a joué un rôle majeur dans la conception de l’« étage vert » et le succès de son projet justifie tous ses efforts. Malgré son aspect sauvage, le jardin tient davantage de la plantation naturelle que du parc. Entre les buissons et les lianes prospèrent des légumes, des mangues, des bananes et d’autres fruits tropicaux, dont la vente s’avère très rentable.

Ces produits de très haute qualité sont exempts de manipulations génétiques et cultivés biologiquement. Ils s’épanouissent dans un environnement naturel, à l’inverse des produits qui poussent en monocultures serrées dans les autres fermes verticales de la ville. Le restaurant gastronomique, situé quelques étages plus bas, compte parmi les clients exclusifs de Lee. Il est dirigé de main de maître par Jean Amann, un chef suisse multi-étoilé. Ce dernier a contacté Lee pour acheter des produits de la ferme biologique verticale, en direct du producteur.

La sonnerie du PDA interrompt Lee dans sa tournée d’inspection. « M. Amann vient d’arriver », lui annonce son assistant virtuel. « Mais je crains qu’il ne se soit perdu ».

L’idylle est troublée par un craquement provenant des sous-bois, suivi d’un juron étouffé et d’un caquètement bruyant. « Jean, tu t’es encore perdu ! », crie Lee à travers les broussailles. « Je suis au bout de la plantation, devant la baie panoramique. Ne t’écarte pas du chemin. Tu perturbes tout mon équilibre écologique ».

Quelques instants plus tard, un personnage trempé de sueur rejoint Lee devant l’immense baie vitrée. A leurs pieds, la mégapole s’étend telle une gigantesque toile d’araignée, trouée d’une multitude d’espaces verts. Même les gratte-ciel sont recouverts de plantes. Certains sont pourvus de façades végétalisées, d’autres de terrasses vertes. « Es-tu obligé de laisser tes volailles en liberté ? », peste le chef hors d’haleine. « Heureusement, tu t’es débarrassé de ces petits cochons vietnamiens. L’un d’eux s’était introduit dans l’ascenseur et avait déboulé dans mon restaurant. Tu imagines le spectacle ! ».

Lee sourit avec ironie. « Jean, mon vieil ami, les volailles fertilisent mon jardin, dévorent les nuisibles et finissent dans tes casseroles. Comme bien des choses dans cette ville, elles répondent à un objectif précis ». Il désigne les immeubles à travers la baie. « Regarde ces plantes sur les façades. Non seulement elles sont belles, mais elles font aussi baisser la température à l’intérieur des bâtiments. Une climatisation naturelle qui économise beaucoup d’énergie et d’argent. Ou prends les façades : la peinture de certains immeubles contient du dioxyde de titane, une substance qui transforme la lumière du soleil en électricité, tout comme le silicium d’une cellule solaire ». Il tapote la vitre. « De nombreuses fenêtres sont en plus recouvertes de diodes électroluminescentes organiques transparentes, qui émettent de la lumière à la tombée de la nuit. Ce que tu vois dans ce jardin n’est pas là pour ton agrément », explique-t-il. « Singapour est une petite cité- Etat, qui ne dispose que de peu d’espace. Les fermes verticales nous aident à réduire notre dépendance aux importations, et la production locale d’aliments économise d’énormes coûts de transport et de réfrigération. Sans parler des émissions de CO2 ».

Lee donne une tape amicale sur l’épaule du chef. « Mais, trêve de leçons, revenons à nos affaires. Aujourd’hui, j’ai quelque chose de très spécial pour toi : des durians fraîchement cueillis, une première dans une ferme verticale. Regarde ! ». Amann hume le fruit à la chair délicate, surtout connu pour sa redoutable odeur. « Ca me rappelle un peu tes cochons », ricane-t-il. « Combien en demandes-tu ? » Lee contemple le coucher du soleil. « Aujourd’hui, c’est gratuit, mon ami », dit le vieil homme. « En échange, rends-moi un service. Attends que je te raccompagne à l’ascenseur ».

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Auteur : Florian Martini