Le vent en poupe

Istanbul en 2023, la République de Turquie fête ses 100 ans. Les voitures électriques sont devenues la norme. Alimentés par les éoliennes, ces véhicules sont développés et fabriqués sur place, tout comme une grande partie des infrastructures de l’électromobilité.

 

Feride admirerait un vaste parterre de tulipes, la fleur nationale de la Turquie, si seulement elle n’avait pas perdu la vue il y a de nombreuses années. Depuis le café où elle est assise, sur le nouveau pont au-dessus du Bosphore, elle profiterait d’une vue somptueuse sur Istanbul, depuis Sainte-Sophie jusqu’aux éoliennes à l’ouest de la ville. La construction du pont vient d’être achevée, juste à temps pour le 100e anniversaire de la République. Feride, fidèle à son appétit légendaire, déguste une part de baklava. Son amie Elif n’en prend pas : « Mon médecin me l’interdit. Tu sais que je suis un régime très strict », dit-elle, l’air contrarié.

Istanbul

Pourtant, elle ne résiste pas à la tentation d’en picorer quelques miettes. Allez, encore quelques miettes… En attendant, la plupart des pâtisseries finissent dans la bouche d’Emir, le petit-fils de Feride, qui semble avoir hérité de sa gourmandise. « Il en reste ? », demande-t-il, la bouche encore pleine.

Pour Emir et ses amis, le nouveau pont est devenu le lieu de rencontre à la mode. Des architectes paysagistes ont conçu le niveau supérieur du pont spécialement pour les piétons et les cyclistes, qui sont les seuls à y avoir accès. Ils peuvent y profiter des boutiques, des cafés et des terrains de jeux, ou se reposer à l’ombre des arbres.

Au niveau intermédiaire, des trains passent à grande vitesse au-dessus du fleuve. Le niveau le plus bas est réservé aux véhicules électriques. Bon nombre de ces voitures ont été développées par l’industrie automobile turque, qui est en plein essor. De jour comme de nuit, le flot est ininterrompu : la distance entre les véhicules est régulée automatiquement, de manière à fluidifier le trafic.

« Aujourd’hui, on ne met que 25 minutes à aller de Bakırköy à Emirgan », se réjouit Elif. Du temps de sa jeunesse, se souvient Feride, le même trajet pour rendre visite à son amie arménienne lui prenait au moins une demi-journée. Il faut dire qu’à l’époque, le temps n’était pas encore devenu une denrée rare : les deux enfants passaient des heures à fabriquer des couronnes de fleurs, simplement pour le plaisir de les jeter ensuite dans le Bosphore.

Le rêve d’Emir, c’est de construire de gigantesques parcs éoliens, comme sa maman. La Turquie a réussi à réduire sa dépendance à l’importation d’énergies fossiles en se tournant vers la production d’énergie renouvelable, qu’elle exporte désormais en grande quantité. L’énergie éolienne est produite dans l’ouest, l’énergie solaire dans le sud, et l’hydro-électricité dans les montagnes du centre du pays. La Turquie est un des piliers de la Ligue internationale des économies émergentes, fondée en 2017. Grâce à une croissance solide et une forte capacité d’innovation, en particulier dans le domaine des technologies vertes, la Turquie rayonne dans le monde entier, et est perçue comme une plaque tournante stratégique entre l’Europe et le Moyen-Orient.

« Emir, tu te goinfres encore de sucreries ? » Une voix sévère interrompt la conversation des vieilles dames. Le garçon se retourne et sourit : sa maman, Zeynep, vient d’arriver. Elle a garé sa voiture dans l’un des garages à l’entrée est du pont, et branché la batterie à la borne de recharge.

La maman d’Emir est de très bonne humeur. Pendant le trajet, elle a regardé les nouvelles, confiant la conduite et les manœuvres au pilote automatique. Or les nouvelles étaient excellentes : le Maroc prévoit d’agrandir un de ses immenses parcs éoliens, et l’employeur de Zeynep, une entreprise technologique, a de bonnes chances de remporter l’appel d’offres.

Cette entreprise produit de multiples composantes des éoliennes en Turquie, mais aussi au Maroc.

Zeynep travaille dans le service de recherche et développement, basé à Istanbul. Inauguré il y a quelques années, ce centre de R&D est installé à Kartal, un quartier devenu au fil du temps une véritable « Silicon Valley turque ».Zeynep n’est pas à court d’idées sur la manière d’optimiser le rendement des éoliennes, et de gagner ainsi un avantage décisif sur la concurrence. Il semble en tout cas que son master en ingénierie éolienne, obtenu à l’Université de Tsinghua, ait fini par payer.« Oh non », s’écrie Elif, « l’alarme s’est encore déclenchée ! » Les microcapteurs de son oreillette viennent de détecter un taux de sucre trop élevé dans son sang. Son appareil mobile lui indique qu’une dose légère d’insuline va lui être injectée en sous-cutané pour réguler sa glycémie. Au fil du temps, elle s’est habituée à cette procédure, et se réjouit de pouvoir gérer sa maladie aussi facilement.

Sa prédisposition au diabète a été découverte lors d’un dépistage génétique de routine, il y a quelques années – juste à temps pour lui éviter les conséquences les plus graves de la maladie. Un traitement préventif et l’adaptation de son style de vie (à quelques miettes de baklava près) rendent la maladie plus supportable pour Elif et moins onéreuse pour la société. Pour pallier le manque de personnel médical, la Turquie a misé sur les nouvelles technologies, telles que la dématérialisation des dossiers des patients : qu’ils soient à Istanbul, Ankara ou Izmir, les professionnels ont désormais accès 24h/24 aux nouveaux dossiers électroniques.

« Si seulement le dépistage génétique avait été mis en place dans les années 1990 », se désole Feride. « C’est à cette époque que ma vue a commencé à décliner à cause de mon glaucome. Au départ, je n’ai rien remarqué. » Cependant, elle a vécu assez longtemps, dit-elle, pour savoir qu’il ne faut pas regarder en arrière, mais aller de l’avant. « Il reste du baklava ? », demande Emir.

Le petit groupe quitte le café, l’addition ayant déjà été réglée par voie électronique. Soudain, Feride s’arrête et se penche avec précaution. Elle cueille une tulipe et en respire le parfum, les yeux fermés. Feride se remémore la splendeur de Sainte Sophie. Soutenue par Emir et Zeynep, elle avance lentement vers la balustrade, tandis que le vent agite doucement ses cheveux blancs. Elle reste là, au-dessus du fleuve puissant qui sépare les deux moitiés d’Istanbul. Puis elle lève le bras, brandit un instant la fleur vers le ciel, avant de la laisser disparaître dans le Bosphore. Feride doit rentrer se reposer, maintenant. Après tout, demain, elle fêtera ses 100 ans.

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Auteur : Andreas Kleinschmidt